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There is an artist in my kitchen !

Depuis la fin du mois d’août, quelques Bruxellois, fondateurs de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, ont mobilisé des milliers de personnes. Leur but ? Faire en sorte que chaque soir, les 350 migrants présents dans le parc Maximilien soient hébergés chez des citoyens. Un lit, une douche, un repas, et la sécurité pour quelques heures de repos. C’est simple. C’est difficile. Ça ne réussit pas toujours. Mais chaque soir sur Facebook, le même post : « Merci pour tous ceux qui grâce à vous dorment au chaud. Demain, on recommence. »



Prenez trois oignons, trois patates, trois tomates et au moins autant de gousses d’ail ; une grande bouteille d’huile et quelques ustensiles.
Dans ma cuisine, Y. s’affaire silencieusement. Il a déniché un couteau à sa convenance, une casserole et une planche à découper. Ses gestes sont souples et précis. Il ne se dépêche pas.

Qui est-il ? Je ne connais de lui que son prénom – celui qu’il a bien voulu me donner.
D’où vient-il ? Du parc, bien sûr, comme les autres, tous ces jeunes en errance sur les routes, qui ont abouti au parc Maximilien parce qu’il y a là des bénévoles qui servent à manger le soir, et puis parce qu’il y a des familles qui viennent de toute la Belgique chercher des migrants pour les héberger. Le parc est un lieu de rendez-vous entre deux essais pour passer au Royaume-Uni. Il n’y a pourtant rien là-bas qui rende le lieu agréable. La police a fait enlever les tentes et même les toilettes. Mais l’Office des Etrangers, et la gare surtout, sont tout proches. Au parc, la journée, le temps est lent, les groupes se font et se défont au rythme des projets de chacun pour les prochaines nuits. Au parc, la nuit, souvent on dort par terre dans la boue, alors les familles c’est bien. Il parait que les Belges sont des kind people. Nos lois pourtant sont aussi injustes que celles de nos voisins européens.

Je le regarde couper les légumes avec un soin méticuleux (...)
J’essaie de l’aider, mais il m’écarte d’un geste gentil : la cuisine, c’est sa responsabilité aujourd’hui (...)
Je crois qu’Y. est dans son élément. Ça sent déjà bon dans la cuisine. Et il a l’air d’être bien. Hier pourtant, il était au bord des larmes en arrivant chez moi.
Les nuits d’essai se succèdent sans donner de résultat. Passer la Manche clandestinement est très difficile. C’est la dernière étape avant leur destination. Il ne reste que quelques kilomètres. Mais parfois ils disent que c’est la frontière la plus difficile à passer. Les familles, les amis sont tout proches. Et si loin.
Ils ont marché à pied des milliers de kilomètres. Ils ont supporté la prison et la torture, l’humiliation d’endetter leur famille pour être libérés ; la traversée de la mer sur un bateau surchargé, le soulagement d’être sauvés mêlé à la colère d’avoir été forcés de donner leurs empreintes digitales ; la traversée clandestine de la France et enfin la Belgique, l’espoir de passer enfin cette dernière frontière. Cela prend tant de temps.

(...) Je coupe le pain qui nous servira à manger. Nous allons passer à table. Aujourd’hui encore, ils béniront silencieusement leur assiette. Ils partageront ce qu’ils ont cuisiné. Ce sera un temps de pause et de rire, d’échanges en langue tigre, qu’on me traduira parfois. Après le repas, ils prépareront leurs affaires et s’en iront de nouveau. Je ne les reverrai peut-être jamais, ou peut-être demain matin, pour quelques heures de repos, et une autre recette venue d’Erythrée.

Déborah H