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« Une force intérieure à la source de tout mon être »

« Ce qui me motivait était de l’ordre de la foi, d’une force intérieure à la source de tout mon être, du désir de devenir un « instrument uni à Dieu », - selon la formule de saint Thomas d’Aquin découvert pendant le Juvénat supérieur - pour travailler avec lui à la réalisation de son projet d’un monde de paix, de liberté et d’amour. »


Ce que je suis devenue s’inscrit dans une histoire. La mienne est tellement simple et « banale » qu’elle tient en quelques lignes : je suis née de parents profondément chrétiens pour qui la vocation religieuse de trois de leurs enfants sur six (un Jésuite et deux Religieuses du Sacré-Cœur de Jésus) était considérée comme le plus grand honneur. Pour ce qui me concerne : arrivée la dernière, 9 ans après la 5ème de la famille (Cécile), j’espérais y échapper ! Je n’étais ni « pieuse » comme mon aînée déjà Religieuse, ni « intelligente » comme mon frère Pierre, s.j. Cependant, le moment venu de faire le choix, lors d’une retraite de fin d’études à Montigny, il a bien fallu que je me rende à l’évidence : le « si tu veux… viens, suis-moi » du Christ dans l’Évangile m’était adressé, personnellement, et je ne pouvais envisager autre chose que d’y répondre. Lorsque, au retour, j’en parlais à mes parents, ils m’avouèrent qu’ils m’avaient offerte au Seigneur en me mettant au monde. Heureusement, ils ne me l’avaient jamais dit !


C’était en 1938-39, on parlait de la guerre, fallait-il attendre des temps plus sereins ? J’avais à peine 19 ans et papa aurait voulu que j’attende mes 21 ans, la majorité de l’époque. Mais ma décision prise, je désirais la mettre en œuvre au plus vite. C’est ainsi que, après avoir pris conseil auprès de plusieurs personnes, je me présentais au noviciat de Marmoutier le 6 février 1940. Pourquoi le Sacré-Cœur ? Eh bien tout simplement parce que j’y avais fait ma scolarité, que la spiritualité du Sacré-Cœur était pour moi essentielle et que l’éducation m’attirait : pourquoi chercher plus loin ?


Quelques semaines plus tard, en mai, les Allemands avançant à toute allure, pour la vingtaine de novices et postulantes que nous étions, ce fut l’exode. La fuite vers Bordeaux où nous vécûmes un mémorable bombardement en piqué. Obligées de renoncer à passer, comme prévu, la frontière d’Espagne, nous fûmes dirigées vers Montpellier pour y continuer notre noviciat… sans maîtresse des novices car la nôtre, malade, était restée à Poitiers où elle mourut quelque temps plus tard. Sa remplaçante attrapa, elle aussi une maladie contagieuse, et nous ne la vîmes que quelques mois. Aucune des difficultés, matérielles, psychologiques ou spirituelles liées à ces circonstances : début de la vie religieuse, déplacements inattendus, pénuries, séparations et ignorance quant au sort des membres de la famille, du fait de la guerre, n’ont réussi à ébranler ma certitude d’être là où le Seigneur m’attendait.


Pourtant, je n’ai jamais vécu d’expériences spirituelles fortes telles que j’en entendais le récit de la part de certaines de mes compagnes : paroles entendues lors de la première communion, présence ressentie du Christ à mes côtés, illuminations subites. Ce qui me motivait était de l’ordre de la foi, d’une force intérieure à la source de tout mon être, du désir de devenir un « instrument uni à Dieu », - selon la formule de saint Thomas d’Aquin découvert pendant le Juvénat supérieur - pour travailler avec lui à la réalisation de son projet d’un monde de paix, de liberté et d’amour.


Cette conviction enrichie plus tard de la découverte du « regard contemplatif » permettant de « chercher et trouver Dieu en toute réalité » est ce qui continue à me faire vivre depuis tant d’années !
 


Agnès Bigo, rscj