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« Accomplir la volonté de Dieu »

« Je découvris là quelle chaleur d’affection maternelle pouvait cacher ce que j’avais qualifié de froide réserve, et de quelle tendresse humaine et surnaturelle les Religieuses entouraient les enfants (…) »


Je ne suis pas une ancienne élève du Sacré-Cœur. Quand je suis arrivée au Sacré-Cœur de Montpellier, en 1935, comme étudiante et professeur, j’avais déjà la vocation. Cet appel à vivre une vie d’intimité avec Notre Seigneur m’attirait, car j’avais déjà, expérimenté son Amour surtout sous la forme de la sollicitude paternelle de Dieu qui me comblait. J’observais donc, et la première chose qui me frappa favorablement fut la grande charité que je voyais régner entre les religieuses. Pourtant d’un autre côté, j’étais un peu étonnée et même choquée de rencontrer nombre de religieuses qui ne nous disaient rien, passant sans un mot.


Puis je découvris dans la bibliothèque trois volumes intitulés « Religieuses du Sacré-Cœur ». Je les lus hâtivement et les relus souvent. Je découvrais derrière l’apostolat extérieur la vie contemplative, cette vie intérieure intime avec Notre Seigneur à laquelle j’aspirais du plus profond de mon âme. Derrière une vie en apparence toute simple, le dépouillement, la pauvreté intime de l’âme. C’était l’idéal que je me faisais de la vie religieuse : la vie avec Jésus, l’austérité et le sacrifice cachés aux regards extérieurs sous le voile d’une vie simple et joyeuse, où les moindres petites choses sont faites avec un grand amour. Parmi les biographies, celles qui me frappèrent le plus dans cette ligne, furent celles de Mère de Varax et de Mère Henriette Kerr avec leur voie d’abandon et de pauvreté spirituelle. Ainsi se passa cette première année, j’avais observé mais sans parler à personne.


La seconde année se joignit à notre groupe une ancienne élève du Sacré-Cœur, très enthousiaste de l’éducation reçue. Elle avait deviné mes aspirations et dans son zèle pour m’éclairer, elle me fit lire nombre de lettres intimes reçues de Mères du Sacré-Cœur. Je découvris là quelle chaleur d’affection maternelle pouvait cacher ce que j’avais qualifié de froide réserve, et de quelle tendresse humaine et surnaturelle les Religieuses entouraient les enfants.


Alors je fis une retraite. Toute obscurité s’évanouit. Dans les lectures que je faisais la vie religieuse au Sacré-Coeur m’apparaissait si conforme à mon idéal : une vie contemplative unie à la vie active, que je craignais de ne pas avoir assez à souffrir. Sous la lumière de Dieu, je fis mon choix pour le Sacré-Coeur.


Je me croyais au port. Hélas ! La tentation me vint du côté où je m’y attendais le moins. Je confiais mon secret à une amie de grande valeur morale et spirituelle. « Ne faites pas cette bêtise, me dit-elle. Vous n’êtes pas faite pour le Sacré-Cœur. L’éducation est rigide et ne respecte pas le plein épanouissement de la personnalité. » Et elle me passa des livres de Mme Montessori sur l’éducation dans la liberté.


Jusqu’alors, je ne m’étais pas beaucoup soucié de la forme des œuvres : la spiritualité m’importait bien davantage. Je commençais à observer avec cette nouvelle perspective : il me semblait que les enfants étaient heureuses, que les maîtresses avaient le souci de chacune, qu’elles-mêmes paraissaient avoir gardé leur personnalité et même leur originalité. En même temps, je m’adonnais aux œuvres sociales, je découvrais la vocation des petites Sœurs de l’Assomption avec son idéal de charité soucieuse de la misère ouvrière : là au moins pas de danger d’amour-propre et d’orgueil, tous ses talents enfouis derrière un anonymat impossible à percer. Mais d’autre part, ces talents, ne fallait-il pas les faire valoir pour la gloire de Dieu, et mon attrait pour l’éducation qui remontait à mon enfance ?


Pendant de longs mois, je vécus ainsi dans le doute et l’incertitude. Jamais la Supérieure n’essaya de faire pression sur moi et plus tard quand je la revis dans la vie religieuse, elle me dit : « Oui, il ne fallait pas vous toucher, sinon vous vous seriez fermée. »


Une retraite apporta sinon la lumière, du moins le calme et le seul désir d’accomplir la volonté de Dieu dès que je la connaîtrai. Je commençais à voir un prêtre. Il me fournit une lettre d’introduction auprès d’autres congrégations, me prêta des livres sur d’autres ordres religieux, et termina en me disant : « Dans tous ces ordres, on peut accéder à une haute sainteté, peut-être pourrait-on dire que l’atmosphère, l’ambiance, le niveau de vie religieuse seraient plus aidants au Sacré-Cœur, l’âme est plus soutenue, moins livrée à elle-même. »


Je souffrais tant de mon incertitude que je ne demandais qu’à obéir, car je voyais bien que la lumière ne viendrait pas sous une forme éblouissante et spéciale. Mais mon directeur me laissa toute la responsabilité de la décision, et peut-être est-ce mieux ainsi, car la décision prise après bien des supplications à l’Esprit-Saint, je n’y revins jamais. Et l’arrivée au noviciat ne fit que m’ancrer dans ma vocation, lorsque je découvris de l’intérieur la charité et la joie qui régnaient en communauté.


Marie Louise Fabre, rscj